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トウフ生活 - Tofu Seikatsu : Journal de vie d'un Français au Japon

Tofu Seikatsu: Journal de vie d'un Français au Japon au quotidien, blog, photoblog, anecdotes, embrouilles, coups de gueule, coups de coeur, coups de mou au Pays du Soleil Levant... et parfois en France aussi

22 novembre 2005

Les Nuages de Kokura

Pour casser un peu le morne quotidien (chose qui, oui, pour ceux qui ont tendance à trop l'idéaliser, existe aussi au Japon...), je continue peu à peu à égrener mon carnet de voyage sur l'île de Kyushu du début de ce mois de novembre.

Et alors? me dira-t-on...Et bien ces nuages ont une histoire qui, à 60 ans d'intervalle, ont influencé ma vie...

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La Ville de Kokura fait partie avec d'autres (dont Wakamatsu) des 5 villes qui constituent la métropole de Kitakyushu, principale ville de l'île de Kyushu avec Fukuoka. 1 million d'habitants pour cette vaste zone industrielle qui n'attire que peu les touristes.

L'histoire de la ville a une dimension dramatique intense, et son sort n'a été décidé que par les caprices du temps.

  • 6 août 1945 - Une date qui évoque une catastrophe, et en annonce une autre. La Ville d'Hiroshima est détruite, et découvre un nouvel adjectif: "atomisé", grâce au jusqu'au-boutisme conjugué des criminels au pouvoir à Tokyo pendant la guerre, et au cynisme assassin du président Truman.

  • 9 août 1945 - Les militaires nippons ont ignoré (les connaissent-ils seulement) les conséquences de la boule de feu atomique qui a rasé Hiroshima. L'URSS entre en guerre avec le Japon, et de peur d'une nouvelle division du Japon comme en Allemagne, un avion s'envole des Iles Mariannes, avec à son bord "Fat Man", la première bombe atomique au plutonium.

L'objectif est en vue après 6 heures de vol: un grand centre industriel de l'archipel, préservé de tout bombardement  comme l'a été Hiroshima afin de mesurer les effets concrets de la Bombe...

Kokura...

Cette histoire dans l'Histoire glace encore le sang des habitants de la ville et de leurs descendants.

Le Bombardier américain survole une première fois la ville pour y faire un premier repérage avant le largage de la bombe. Il est 10h02. Seulement voilà, la couche nuagueuse est épaisse ce jour-là sur le nord de l'île de Kyushu. Et l'équipage est contraint à un deuxième survol, à plus basse altitude. Tout aussi inefficace.
Au bout du troisième, ordre est donné de se détourner vers la cible numéro 2, un autre centre industriel de Kyushu, lui épargné par les nuages ce jour-là...

 

Nagasaki...

 

A 11 heures passées de quelques minutes, il ne reste plus rien de Nagasaki et de son héritage culturel, religieux et architectural influencé par une cohabitation pacifique avec les portugais, puis les hollandais. 75 000 morts sur le coup, autant dans les jours et les mois qui suivirent, et des milliers d'autres qui souffriront de cancers  et autres maladies dans les décennies suivantes.

Le rapport avec moi?

Le 9 août 1945, à Kokura, un homme démelait des filets de pêche sous le ciel nuageux. Rapatrié de Chine suite à une blessure sur le front mandchou.. Cet homme n'est autre que le grand-père de celle qui partage aujourd'hui ma vie, mes rêves, et mes angoisses... La mort qui regna à Nagasaki a inversement contribué à faire perdurer les cris d'enfants dans les faubourgs de Kokura.

De cause à effet donc, sans ces nuages, cet homme, ses enfants, ses petits-enfants (peut-être ses arrière petits-enfants, qui sait?) ne seraient pas.

Et moi, je serais quelqu'un d'autre, de différent.

Quelqu'un de meilleur?

...ça l'histoire ne le dit pas...

Posté par massiou à 16:10 - Ep.3: Escales à Kyushu - Commentaires [5] - Permalien [#]

Commentaires

    Hé bien, Massiou, encore un billet fort bien écrit.
    Je le trouve très bien structuré, très bien illustré et d'une sobriété qui n'a d'égal que sa profondeur.
    Perso, ce texte m'a touché quelque part... Et je vais me permettre de le relire quelques autres fois, car j'ai une peinture en cours de réalisation sur le sujet (en rapport avec la 20ème année du souvenir).

    Et même si l'histoire ne dit pas si tu es quelqu'un de meilleur, force est de constater que tu n'es présentement pas quelqu'un de pire.

    Posté par SpcCb, 23 novembre 2005 à 01:45
  • Félicitations pour ton écriture au style simple et précieux à la fois. J'adore cette histoire qui se perd dans l'Histoire pour enfin arriver après des détours à ton histoire.

    Posté par Denis LAGARDE, 24 novembre 2005 à 03:36
  • Oh, c'est joli,

    En tout cas, la visite du musée pour la paix d'Hiroshima est à voir absolument en cas de voyage au Japon (même si je le trouve pas si bien fait que ça, ça pourrait être mieux présenté je pense).

    C'est toujours intéressant de voir dans les maisons Japonaises le portrait du grand-père en tenue militaire, mort à la guerre... Les notres étaient dans l'autre camp, mais on était tous des Hommes et on aurait pas été meilleur. Par contre l'Hstoire doit nous rendre meilleur.

    Posté par TBKy, 25 novembre 2005 à 14:13
  • D'habitude je ne laisse pas de commentaires, mais là, c'est touchant.

    Posté par Le poitevin, 27 novembre 2005 à 02:33
  • il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour là ..

    une pluie de sang, une pluie d'acier.. C'était la guerre ... mes parents, mes grands-parents ont eu la chance, ils était à l'abri de la mort ce jour-là ! Sinon, quelle serait l'histoire de cette famille, sans moi, sans ... ? Et je m'attarde souvent sur ce poème de Jacques Prévert qui mêle sentiments personnels, douceur de la poésie et bombardement ! Il me ramène inévitablement à ce foutu bombardement qui a détruit toute une ville et auquel Barbara est conviée. Souviens-toi, Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là ... invitation à se souvenir de cette pluie de bombes , trop souvent et si faussement confondue avec la pluie bienfaitrice qui donne tant de charme à la Bretagne.. L'Histoire, une histoire. La tienne, la mienne , la nôtre .

    Posté par mam, 07 décembre 2005 à 17:44

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